Le plafond à la française de la Galerie des Muses (2/3)
- Bruno Vitali de Sant'Eusebio

- 7 avr.
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 avr.

Chronique d'une restitution : Entre fidélité et liberté
Retour dans la Galerie des Muses. Une pièce qui, au début du XXe siècle, avait perdu de sa superbe : dans un soucis sans doute d'un confort plus moderne, elle avait été divisée en deux au tout début du XXe siècle — une petite salle à manger d’un côté, un office de l’autre. Une transformation pratique, mais qui avait relégué au second plan l’esprit originel du lieu.
Notre projet était simple en apparence, mais ambitieux dans son intention : retrouver la galerie telle qu’elle pouvait être au XVIIe siècle. Non pas dans une reconstitution figée, mais dans une restitution vivante, crédible, presque évidente.
Un plafond banal qui n’avait rien à raconter
Le plafond d'origine, hélas, n’avait pas traversé les siècles. À sa place, un ouvrage des années 1920 : un bacula — ce lattis de petit bois recouvert de plâtre. Une technique honorable en son temps, mais ici fatiguée, affaiblie, et surtout en complet décalage avec l’ambition du lieu.
Il ne s’agissait pas simplement de réparer. Il fallait reprendre l’histoire là où elle s’était interrompue.
Un choix qui donne le ton
Le choix s’est imposé avec une certaine évidence : un plafond à la française.
Ce type de plafond, à poutres et solives apparentes, apparaît à la fin du XVe siècle, s’épanouit au siècle suivant et devient presque incontournable au XVIIe. Il offre un rythme, une structure, une présence — et surtout un support idéal pour la couleur et l’ornement.
Dans sa forme la plus orthodoxe, les solives ont la même largeur que les entrevous. Mais ici, la hauteur modérée sous plafond appelait un léger ajustement. Nous avons donc élargi les entrevous, afin d’alléger l’ensemble et de donner au décor l’espace nécessaire pour respirer.

Quant aux couleurs, le XVIIe siècle n’était pas avare d'audace. Nous avons puisé notre inspiration dans un registre aussi inattendu que juste : les livrées des gardes du corps du Roi — bleu en dominante, rouge en soutien, relevé de blancs presque argentés.
Dans cet esprit, une référence s’est naturellement imposée : le plafond du Château de Beauregard. Non comme modèle à copier, mais comme parent proche dont on reconnaît les traits.
Dans l’atelier : fabriquer une matière qui ait une âme
Une fois l’ancien plafond déposé et la nouvelle poutraison en place, restait l’essentiel : donner à la matière son caractère.
Impossible d’utiliser une peinture moderne. Trop parfaite, trop lisse, trop… silencieuse. Il fallait retrouver une vibration, une imperfection maîtrisée — quelque chose qui évoque la "détrempe", cette peinture à la colle de peau en vogue au XVIIe, mais sans en subir les faiblesses.
Après avoir exploré les grandes familles de peintures anciennes — la détrempe (trop sensible à l'humidité), le badigeon (peu adapté au bois et aux pigments nobles) et enfin la peinture à la farine (trop rustique dans son rendu) — nous avons opté pour une voie médiane : une recette légèrement hybride, enrichie d’un soupçon d’huile, capable de conserver l’esprit ancien tout en gagnant en tenue. Et, entre nous, nombre de plafonds anciens doivent leur longévité à ce genre d’arrangements discrets…
Une recette entre tradition et pragmatisme
10 parts de blanc de Meudon
10 à 12 parts d’eau
1 part d’huile de lin
0,2 à 0,3 part de colle de peau (très diluée)
pigments
La palette : quatre couleurs, mille nuances
Quatre teintes principales :
Bleu : 4 à 6 parts d’azurite (le Lapis du pauvre*)
Rouge : 2 à 3 parts d’ocre rouge
Noir : 0,8 à 1,5 part de noir de fumée
Orangé : 2 à 3 parts d’ocre orangée
Le blanc étant déjà donné par la base.
*On prête volontiers aux plafonds du XVIIe siècle l’usage du lapis-lazuli, pierre aussi précieuse que spectaculaire. En réalité, les analyses montrent que l’azurite lui fut le plus souvent préférée : plus accessible, certes, mais nullement inférieure dans son rendu. Bien employée, elle offre un bleu profond, vibrant, parfaitement conforme à l’esprit des décors anciens — preuve que le talent des artisans savait magnifier des matériaux choisis avec discernement plutôt qu’ostentation.
L’ordre des gestes, ou l’art de ne rien brusquer
L’ordre des opérations n’est pas une coquetterie : c’est une nécessité.
Préparer la colle de peau en amont
Faire tremper la colle (1 à 2 % du volume total) dans de l’eau froide pendant quelques heures.
Chauffer doucement au bain-marie jusqu’à dissolution complète.
Laisser tiédir (elle doit être fluide, jamais gélatineuse au moment de l’incorporation).
Délayer le blanc de Meudon dans l’eau→ Obtenir une consistance de lait entier, bien lisse, sans grumeaux.
Ajouter le pigment → Bien disperser, sans chercher une finesse excessive (un très léger grain est bénéfique).
Incorporer la colle de peau diluée→ En filet, en mélangeant régulièrement.→ Elle doit rester très minoritaire : on ne fait pas une détrempe, mais un soutien de cohésion.
Ajouter l’huile de lin en filet très fin, en fouettant vigoureusement→ Comme une émulsion légère.
Si l'on verse l’huile trop vite, on perd immédiatement le mat. Si la colle est trop concentrée, on perde aussi l’effet poudreux.
Peindre comme on règle un instrument
Le bois, laissé légèrement brut, absorbait juste ce qu’il fallait.
Entrevous en rouge, en aplats francs
Solives en bleu
Puis vient ce moment difficile à décrire mais essentiel : le réglage à l’œil.
Trop farineux ? → un soupçon d’huile
Trop satiné ? → un peu de blanc de Meudon
Trop glissant ? → une pointe de colle
La seconde couche, plus maigre, est appliquée avec une brosse presque sèche. C’est elle qui donne cette micro-irrégularité, cette vibration discrète qui suggère le temps plutôt qu’elle ne l’imite.
Du dessin au plafond : la patience du motif
Les motifs ont été dessinés à la main sur papier millimétré, avec une astuce simple : ne tracer que la moitié, plier, décalquer la partie déjà dessinée, puis déplier et révéler une symétrie parfaite.
Les pochoirs, découpés dans un support transparent, servent de guide. Ils garantissent la symétrie de l'ensemble. Mais ils ne font pas tout : ils ne donnent que les lignes. Chaque motif est ensuite rechampis au pinceau, couche sur couche, enrichi, nuancé, habité.
Au total : 1500 heures à deux. Trois mois à lever la tête… ce qui donne, disons-le, une familiarité certaine avec les plafonds.

Là où tout se joue : à la limite de la matière
Oscar Wilde le disait : "La modération est une chose fatale, rien ne vaut mieux que l'excès". Le secret, s’il en est un, tient dans une limite : charger la matière (blanc de Meudon et pigments) au maximum sans la faire basculer. À la frontière du farinage, juste avant que la peinture ne cède.
C’est là que naît ce rendu si particulier : à la fois mat, profond, légèrement velouté — presque ancien sans l’être tout à fait.
Un plafond qui n’imite pas, mais qui s’inscrit dans une lignée
Ce plafond n’est pas une copie du Château de Beauregard. C’est autre chose. Disons une filiation... Comme un air de famille que l’on reconnaît sans pouvoir le réduire à une ressemblance exacte. Les proportions diffèrent, les motifs évoluent, la main est contemporaine — mais l’esprit, lui, circule intact.
Et c’est peut-être là l’essentiel : ne pas momifier le passé, mais le prolonger avec suffisamment de respect… et juste assez de liberté pour qu’il continue de vivre.



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