Un sol retrouvé : redonner à la galerie son ancrage historique (3/3)
- Bruno Vitali de Sant'Eusebio

- 10 avr.
- 4 min de lecture

1. Retrouver l’âme du lieu
Retour dans la galerie des Muses pour ce troisième et dernier volet consacré à cette pièce.
Avant même de parler technique ou matériaux, il s’agissait de retrouver une sensation. Celle d’un lieu qui n’aurait jamais été interrompu, jamais altéré dans son histoire. Un espace dont le sol, comme les murs ou les boiseries, participerait à une harmonie ancienne.
Nous avons cherché à nous inscrire dans une continuité plausible : imaginer ce qui aurait pu être fait ici, entre le XVe et le XVIIe siècle, avec les moyens, les usages et les sensibilités de l’époque.
Le sol, en ce sens, n’est jamais un simple support. Il est le premier contact avec la pièce, celui que l’on ne regarde pas toujours, mais que l’on perçoit immédiatement. C’est lui qui donne le ton.
2. Une équation technique et esthétique
Au début du XXe siècle, la galerie avait été divisée en deux espaces distincts. D’un côté, une salle à manger avec un parquet en chêne. De l’autre, un office recouvert de carreaux ciment posés sur une chape maigre de quelques centimètres, directement sur terre battue.
L’ensemble était très dégradé, marqué par une humidité constante.
Le problème à résoudre était triple :
supprimer les remontées d’humidité,
réunifier les deux espaces en un seul sol cohérent,
restituer un aspect compatible avec l’époque de création de la galerie, à savoir le XVIIe siècle.
3. Le choix du modèle
Le travail a commencé par une phase de recherche. Nos investigations nous ont notamment menés au château de Blois, où des sols anciens préexitaient et dont certains ont été récemment recréés, notamment dans l’aile François Ier. Ces compositions offrent un équilibre remarquable entre sobriété des matériaux et richesse du dessin. Il s’agissait d’en saisir l’esprit : celui d’un sol structuré, vivant, pensé pour dialoguer avec la lumière et l’architecture.
Le calepinage s’organise ainsi en panneaux encadrés, chacun posé en diagonale. Ce parti pris anime la surface et crée des variations de perception selon les points de vue. Les bordures, posées dans un axe droit, viennent structurer l’ensemble. Ce dialogue entre rigueur et mouvement est caractéristique des sols des XVIIe et XVIIIe siècles, où la géométrie participait pleinement à la mise en scène des espaces.
4. De la terre au sol fini : une mise en œuvre à l’ancienne
Le choix des matériaux s’est porté sur des carreaux issus de la manufacture Gillaizeau, entreprise presque bicentenaire spécialisée dans les terres cuites traditionnelles. Le format retenu : 10 × 10 cm, pour une épaisseur d’environ 20 mm, avec une finition volontairement vieillie par des arêtes légèrement épaufrées.
L’un des points essentiels fut le panachage des teintes. Trois nuances principales ont été utilisées, ponctuées de carreaux plus sombres. Cette variation introduit un rythme discret et évite toute uniformité artificielle. Chaque carreau présente ses propres irrégularités — de teinte, de texture, parfois de forme — et c’est précisément ce qui donne au sol sa justesse.
Mise en œuvre :
Après dépose de l’existant, le sol a été entièrement purgé : un décaissement d’environ 80 cm a permis d’atteindre un terrain sain, suivi de la réalisation d’un hérisson de près de 70 cm. Cette technique traditionnelle assure une régulation naturelle de l’humidité et maintient une respiration du bâti. Une dalle d’environ 7 cm a ensuite été coulée, puis la pose des carreaux a été réalisée à bain soufflant de mortier de chaux d’environ 3 cm. Les carreaux, préalablement trempés 24 heures, ont été posés rang par rang, ajustés à la main.
Après séchage, des joints, d’environ 5 mm, ont été réalisés à la chaux et au sable. Un nettoyage soigneux a été effectué au fur et à mesure à l'éponge humide constamment rincée, complété quelques semaines plus tard par un décapage léger à la monobrosse, qui a fini d'éliminer les restes de laitance tout en contribuant à créer une première patine.
Enfin, le sol a été nourri avec un mélange d’huile de lin et d’essence de térébenthine, puis ciré à la cire d’abeille — issue des ruches du domaine — révélant les nuances naturelles de la terre cuite tout en leur laissant un fini authentique..
Derrière cette apparente simplicité se cache en réalité une composition très maîtrisée, inscrite dans une démarche plus large : retrouver une cohérence esthétique en s’appuyant sur des logiques anciennes, adaptées avec discernement.

5. L’imperfection maîtrisée : le véritable luxe
Ce qui fait la réussite d’un sol de ce type ne tient pas à sa perfection, bien au contraire. Un joint légèrement irrégulier, un alignement qui échappe à la rigidité absolue… Ces écarts, imperceptibles au premier regard, sont essentiels. Ils relèvent de ce que l’on pourrait appeler un savoir-faire d’atelier : une manière de retenir le geste, de ne pas aller “trop loin”.
C’est là que se joue la différence entre un sol qui paraît neuf — même bien exécuté — et un sol qui semble avoir toujours été là.
6. Ce que l’on ressent sans le voir
Une fois achevé, le sol ne cherche pas à attirer l’attention. Et pourtant, il transforme profondément la perception de la pièce. La lumière s’y accroche différemment, les volumes semblent plus justes, l’ensemble gagne en cohérence sans que l’on puisse immédiatement en identifier la cause.
Le visiteur ne regarde pas forcément le sol. Mais il le ressent.
C’est sans doute le signe le plus sûr : lorsqu’un élément disparaît dans l’évidence du lieu, c’est qu’il a trouvé sa juste place.



Commentaires